Trek dans le Sahara
Contexte
Du 24 janvier au 01 février 2026, je suis parti faire un trek solo, avec un guide (Brahim), un chamelier (Lahcen) et deux dromadaires, dans le désert du Sahara, près de Zagora, au Maroc. Le trek en tant que tel - marcher dans le désert et dormir en bivouac - a duré 6 nuits, et 5 jours pleins. L’objectif que je m’étais fixé était de me couper de toute distraction, pour être totalement présent à l’expérience, à la nature, au moment présent. J’ai éteint mon téléphone à mon arrivée à l’aéroport de Ouarzazate et je l’ai glissé dans une trousse au fond de mon bagage, que je n’ai pas rouverte jusqu’au lendemain du trek, le 7e jour. J’ai également décidé de porter une montre non connectée (une casio G-Shock), d’éteindre l’écran arrière de mon appareil photo numérique (pour le transformer comme un appareil photo argentique), et de n’emporter aucun livre avec moi, ni ma Kindle. J’ai tenu un carnet de notes pendant toute la durée de mon séjour, un carnet qui était neuf, afin de n’avoir aucune ancienne note à lire. Je voulais partir d’une feuille blanche pour ce voyage, et n’avoir vraiment aucune distraction.
Voici ci-dessous quelques unes de mes réflexions pendant cette expérience :
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Je suis venu là où il n’y a rien, pour me trouver. Ca semble contradictoire, et pourtant, c’est dans cet espace à priori vide que je pouvais me concentrer sur moi, mes ressentis, mes pensées. J’avais indiqué au guide que je souhaitais vivre une expérience méditative, et il a été très respectueux de cette demande - pendant les 5 jours de trek, nous avons très peu parlé. Il répondait à mes questions, mais pas beaucoup plus. Même les repas se passaient quasiment dans le silence complet. Et n’ayant aucune distraction, je n’avais rien d’autre à faire que d’observer la nature, mes pensées, et de prendre quelques notes. Une pensée qui m’est venue à l’esprit pendant la marche, le 1er jour du trek : “là où il n’y a rien, il y a tout.” Cette phrase a beaucoup résonné en moi pendant tout le voyage. J’étais coupé du monde humain, mais pleinement présent au monde, et à moi-même. Je me suis dit : “tu marches et il n’y a rien, rien d’autre que toi”.
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Il m’a fallu deux jours pleins pour arriver à épuiser mon stock de pensées. A partir du 3e jour, j’avais toujours des pensées relatives à ma vie quotidienne, mais sensiblement moins, au point où c’était flagrant pour moi qu’il y avait un avant et un après ces deux jours. J’ai noté cependant qu’il m’était très difficile d’être dans l’instant présent, durant l’intégralité du voyage, car j’ai toujours un bruit de fond dans la tête, des pensées qui transitent en pagaille. Comment taire ce bruit de fond ?
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Une de mes premières observations de la nature était que le sable rendait le vent visible, dans la mesure où il s’intégrait au vent et suivait ses directions. Cela m’a fait réaliser que le vent avait une réalité physique, palpable, et j’y ai beaucoup prêté attention durant mon trek - particulièrement le 3ème jour, où nous avons eu une “petite” tempête de sable (“petite” d’après le guide, bien que déjà assez intense).
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J’ai remarqué que le plus beau dans le désert, c’était les ombres, de tout, partout, qui s’étiraient au moment du coucher du soleil (à partir d’environ 1h30 avant la fin du coucher). L’ombre n’est pas belle en soi, mais elle rend une chose belle (les arbres, les motifs ondulés sur le sable, et même des petits cailloux). Là où il y a une ombre, c’est qu’il y a de la lumière, car l’ombre n’existerait pas sans lumière. Si je fais le parallèle de tout ça avec les moments durs de ma vie (mes phases sombres, ma nuit noire, mon nigredo…), ce sont ces moments qui rendent ma vie belle, qui lui donnent du relief. Ils me permettent de grandir. Ils me permettent aussi de voir la lumière dans ma vie - sans l’ombre, quand il n’y a que du soleil, comme à midi, la lumière est dure et le paysage est plat, “boring”.
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Dans le désert, chaque pas, qu’il vienne d’un humain, d’un animal ou d’un insecte, laisse des empreintes reconnaissables sur le sable, des empreintes faciles à suivre. J’ai alors réalisé : je me suis toujours dit que je voulais laisser mon empreinte dans cette vie, afin qu’on se rappelle de moi. Mais c’était une mauvaise raison. Si je dois laisser une empreinte, c’est pour qu’elle puisse être suivie par d’autres. Tracer un chemin qui leur soit utile.
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Qui suis-je ? Je ne peux répondre à cette question que par le présent. A l’instant présent, je suis un homme de 37 ans, assis sur une dune au Sahara, et j’écris ces mots. Demain, je serai une autre personne. Et hier, j’étais une autre personne. Mon identité se définit dans le présent, pas dans le passé ni dans le futur. Elle n’est pas la somme de tout ce que j’ai pensé, dit et fait dans la passé, et de tout ce que je penserai, dirai et ferai dans le futur. Elle est la résultante directe de ma pensée, des mots que je prononce, et des actions que j’entreprends dans le moment présent. Si hier, j’ai mal agi, c’était ainsi que je pouvais me définir. Mais si aujourd’hui j’agis mieux, alors je dois me définir d’après ce nouveau paramètre. Je me suis alors demandé : y a-t-il quelque chose de constant en ma personne qui me permette d’identifier qui je suis sur la durée, outre mes pensées, paroles et actes qui sont dans l’instant présent ? Mon “étincelle”, mon âme ? Qu’est-ce qui la constitue ?
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Si je baisse les yeux pour regarder le sol à mes pieds, je n’y vois que des cailloux. C’est un désert, il n’y a rien d’autre. Par contre, si je lève les yeux et regarde au loin, à l’horizon, je vois des arbres et des montagnes. Dans les moments où ma vie stagne, où elle semble similaire à ce désert, vide (de sens, d’action, d’intérêt), je dois regarder plus loin, dans le futur.
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En langue berbère, les touaregs vivant dans le désert s’autonomaient “amazigh” (se prononce “amazir”), qui signifie “homme libre”, en opposition à “esclave”. Donc ces nomades du désert ce considéraient comme libres.
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Je veux vivre le plus longtemps possible, mais pour ça j’oublie de vivre. Je reste dans un bureau, pour gagner de l’argent, pour pouvoir m’acheter une bonne qualité de vie. Mais rester dans un bureau toute ma vie, est-ce vivre ? Non. Alors, qu’est-ce que “vivre” ? Je n’en suis pas sûr.
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On pourrait penser que les nomades du désert veulent vivre seuls avec leur troupeau. Pourtant, le guide m’a dit qu’il arrivait à des nomades de se retrouver ensemble en fin de journée, de dîner ensemble, et de dormir ensemble. J’en déduis que la connexion avec d’autres humains est un besoin primaire, au même titre que l’eau et la nourriture.
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A chaque fois que je réfléchis à quel métier je voudrais faire, je pense en fait à l’image que j’aimerais que les autres aient de moi via ce métier. A mon ego, en somme. Mais je ne pense pas à ce que moi, j’aimerais faire. Qu’est-ce que j’aimerais faire, s’il n’y avait pas d’ego ?
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Je ne me suis pas vu dans un miroir pendant toute la semaine, alors quand j’ai fait face à un miroir, ça m’a paru étrange. J’ai réalisé que je n’avais pas eu besoin de me regarder, pendant cette semaine, car je n’avais besoin de bien paraître devant personne. Bien paraître, c’est tenter de renvoyer l’image que je souhaite qu’on ait de moi. C’est encore une fois nourrir mon ego, m’inventer une identité, y croire, et espérer qu’elle soit reconnue par les autres, qu’ils contribuent à me faire croire à cette identité, qu’ils renforcent cet ego.
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Ce voyage est un excellent “dopamine reset”. Je n’ai eu aucune charge forte de dopamine pendant 8 jours. Dans le désert, sans événement majeur, sans douche, sans vrai lit, à manger la même chose à chaque repas, pas de smartphone, pas d’app, pas de YouTube ni aucun réseau social, et uniquement le guide et le chamelier avec moi, sans vraiment parler. Je me suis senti plus présent à la vie dans les derniers jours de cette semaine de trek/reset.
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Le guide m’a dit “Dans le désert, les gens peuvent lire leur propre livre” Et “les prophètes, dans le Coran, sont toujours dans le désert, ce n’est pas un hasard”. La posture de mon guide, qui m’a fait réfléchir à ce que devrait être un guide :
- Il n’enseigne pas avec des mots, mais par ses gestes. Des fois en marchant, il s’arrête, regarde le paysage, puis repart, sans un mot. J’ai pris ça comme une leçon, faire plus attention à la nature, être davantage dans le moment présent.
- Il n’explique pas ce qui va se passer en avance, mais au moment où un événement se produit.
- Auprès d’un guide, tu sais que ça va aller, il a tout prévu, il sait où il t’emmène, et que c’est pour ton bien. Alors, tu es prêt à affronter la difficulté du moment, le vent qui te met du sable plein les yeux, le soleil qui t’accable, les cailloux qui rendent ta marche fatigante, car tu as confiance en lui, que la situation va s’améliorer.